LECON DE CINEMA

Publié le par GOTHIC

LECONS DE CINEMA DE TIM BURTON

 

" Je ne sais pas si je dois mal le prendre , mais personnes ne m'a jamais proposé d'enseigner la mise en scène ; De toute façon , j'aurais décliné l'offre , car je considère que je suis moi-même encore en plein apprentissage et qu'il est trop tôt pour que je puisse donner le moindre conseil concret à qui que ce soit . La seule chose que je pourrais dire c'est : suivez votre instinct et essayez d'avoir de la chance !

D'abord parce que c'est comme ça que je travaille : je suis quelqu'un de très intuitif ; mes décisions artistiques se font de façon beaucoup plus émotionnelles qu'intellectuelles . ensuite , parce que la façon dont je suis devenu réalisateur tient plus du concours de circonstances que de l'accomplissement d'une quelconque volonté .Au départ , j'étais attiré par le dessin animé , et après quelques stages dans les studios d'animations divers , je me suis retrouvé dessinateur chez Disney .

 

 

 

 

 

 

Mais il a vite été clair que mes idées ne correspondaient pas du tout à l'esprit du studio de Mickey . je jurais un peu dans le paysage . A une autre époque , on m'aurait vite viré . Mais là , c'était un moment où le studio était en pleine crise . C'était l'époque de Rox et Rouky et Taram et le chaudron magique , dans les années 80 , les plus mauvais dessins animés que le studio ait produits , et tout le monde prédisait que le département animation allait fermer ses portes . Du coup , personne ne prenait de décisions importantes , et on s'est contenté de me cacher dans un coin et de laisser bosser sur mes projets . Comme j'avais du temps à perdre , j'ai fait deux courts métrages , VINCENT et FRANKENWEENIE , qui ont eu tellement de succès qu'on m'a immédiatement proposé de réaliser le long métrage PEE-WEE BIG ADVENTURE . Aujourd'hui encore , je n'arrive pas à comprendre comment j'ai eu autant de chance .Je crois que j'aurais eu plus de mal à trouver du travail comme serveur dans un restaurant que comme réalisateur ! .

 

 

 

 

 

 


D'une certaine façon , l'animation était une bonne école de mise en scène , parce que ça m'a obligé à tout faire moi-même - le cadre , la lumière , le jeu d'acteurs , les dialogues , etc - et donc à savoir maîtriser tous ces aspects . En plus , je crois que le passage par le dessin animé m'a vraiment permis d'avoir un regard différent sur le cinéma , d'apporter à mes films une certaine originalité dans le ton et l'univers . La raison pour laquelle je préfère le cinéma au dessin animé , cependant , c'est que l'animation est un métier très solitaire , très intérieur . Or , comme je suis assez introverti de nature , cela renforce le côté renfermé de ma personnalité , et j'ai l'impression que les idées qui me viennent sont beaucoup plus noires , presque plus méchantes et , au final , trop négatives . Le cinéma , en revanche , est un vrai travail d'équipe . D'ailleurs , ce qui m'a le plus surpris , la première fois que j'ai tourné un film - hormis le fait de devoir me lever alors qu'il faisait encore noir dehors - c'est le nombre de personnes qui sont impliquées dans sa fabrication , surtout quand on tourne pour un gros studio hollywoodien .

Du coup , il y a une vraie nécessité de communiquer , et le rôle du réalisateur devient souvent plus politique que artistique . Parce que vous êtes constamment obligé de convaincre un grand nombre de personnes que votre idée est bonne . Et vous ne pouvez pas imaginer combien de fois par jour on vous dit non . C'est bien simple , c'est le mot le plus utilisé sur un plateau . C'est donc un vrai défi stratégique et humain , parce qu'il est très difficile d'imposer son point de vue , contrairement à l'image que l'on a souvent d'un metteur en scène .

 

Si je veux obtenir quelque chose d'un acteur je ne peux pas lui dire : fais ça ! ; je dois lui expliquer pourquoi ; je dois le convaincre que c'est une bonne idée . Et c'est pareil avec les gens du studio . je ne peux pas me permettre d'être en conflit avec eux . C'est trop dangereux , et c'est usant . J'admire l'intégrité de certains réalisateurs qui tiennent tête aux studios et qui refusent de se laisser imposer quoi que ce soit . Mais je crois qu'au bout du compte , cette attitude est plus destructrice qu'autre chose : ou bien les films ne se font pas ; ou bien ils se font dans la douleur , et le résultat en souffre obligatoirement . je crois qu'il faut savoir manoeuvrer plus délicatement . Il faut savoir rester évasif plutôt que de dire non , et il faut savoir se montrer conciliant lors de certaines réunions , en espérant que les producteurs ne se souviendront pas ensuite de ce qu'ils ont dit , et que l'on pourra , finalement faire ce qu'on veut .

Ca peut paraître lâche , mais je crois que c'est juste très pragmatique , et que c'est une question de survie . Bien sûr , il arrive certains moments où il devient crucial de se battre . Mais le réalisateur qui arrivera vraiment à ses fins , c'est celui qui saura déterminer quelles batailles méritent d'être livrées , et lesquelles ne sont finalement que des questions d'orgueil mal placé .
Je n'écris jamais les scénarios de mes films , mais je suis toujours impliqué de façon très active dans leur écriture . le réalisateur a besoin de s'approprier le film , c'est essentiel , et ce , avant même le tournage . Dans le cas d'EDWARD AUX MAINS D'ARGENT , par exemple , il est certain que même si ce n'est pas moi qui ait à proprement parler rédigé le scénario , j'ai guidé l'écriture à tel point que c'était finalement plus mon sujet que celui du scénariste .

 

La raison pour laquelle je n'écris pas moi-même , c'est que si c'était le cas , je crois que je perdrais tout recul par rapport à ce que je fais , et que le résultat serait confus , abstrait , que ça n'aurait de sens pour personne d'autre que moi . Or , à travers chaque film , je cherche avant tout à raconter une histoire , et pour cela je dois garder un peu de distance par rapport à ce dont je parle . C'est pourquoi quand on me dit qu'EDWARD AUX MAINS D'ARGENT , c'est moi , je ne suis pas tout à fait d'accord . Il me ressemble énormément certes ; nous avons beaucoup de choses en commun . Mais si c'était de moi que je parlais , je n'aurais pas pu avoir l'objectivité suffisante pour ne parler correctement . Je n'ai pas besoin d'écrire moi -même pour me sentir auteur . Je crois que mon empreinte est clairement visible dans tous les films que je fais .

 
Il y a des thèmes qui se répètent de façon évidente dans chacun , pas nécessairement au devant de la scène , mais plutôt en arrière plan . Dans le décor , si vous voulez . C'est d'ailleurs pour ça que j'aime le format du conte populaire , parce qu'il permet d'explorer plusieurs idées différentes de façon symbolique , à travers une imagerie qui n'est pas littérale mais plutôt sensorielle . J'aime faire des images qui se ressentent plutôt que des images qui racontent ou qui expliquent . Je n'ai pas été formé avec des notions de structure narratives très strictes . Au contraire j'ai grandi en regardant des films d'horreur , dans lesquels l'histoire à proprement parler n'avait aucune importance , mais où certaines images étaient si fortes qu'elles restaient à jamais gravées dans votre esprit . t d'une certaine façon , c'est ça que j'ai tenté de reproduire : des films où les images sont si fortes - pas nécessairement belles , ça n'a rien a voir , mais tellement impressionnantes et tellement riches - qu'elles finissent par remplacer l'histoire , ou plus exactement par devenir l'histoire .

Les enjeux sont tellement énormes , sur un film , et la pression tellement écrasante , que l'on a tendance à vouloir préparer un maximum de choses à l'avance . Mais plus je tourne et plus je me rends compte que la spontanéité est vraiment la meilleure façon d'obtenir de bonnes choses , d'autant que - et c'est vraiment ce que l'expérience m'a appris de plus concret - on ne sait rien tant qu'on n'est pas sur le plateau .

 

 

Vous pouvez faire un maximum de répétitions , dessiner tous les story boards que vous voulez ; lorsque vous arrivez sur place , vous repartez de zéro . Les story-boards seront toujours inférieurs à ce que vous offrira la réalité , parce qu'ils sont bidimensionnel . De même , les acteurs ne joueront jamais pareil dans le vrai décor et avec leurs costumes . Donc , de plus en plus , j'essaie de n'avoir aucune idée préconçue , avant d'arriver sur le tournage , et de laisser une grande part à la magie du moment . D'une certaine façon , donc , chaque film est une expérimentation . Les studios n'ont pas envie d'entendre ça , bien sûr ; ils veulent croire que vous savez exactement ce que vous faites . Mais la réalité , c'est que la majeure partie des décisions cruciales se font au dernier moment , et avec un facteur de hasard assez important . C'est la meilleure façon de travailler , et c'est , je crois , la seule pour faire un film intéressant .

Il y a des règles de base , bien sûr , mais elles ne sont là que par sécurité . Il ne faut se réfugier derrière que lorsque l'on est vraiment perdu . Et sans nécessairement tomber dans l'extrême qu'à pu être BEETLEJUICE , où , faute de véritable scénario , j'ai laisser les acteurs improviser la majeure partie de leur texte , il faut toujours essayer un maximum de choses nouvelles . Quand je filme une scène de dialogue , je ne découpe pas selon la façon traditionnelle , c'est à dire avec un plan d'ensemble , puis un champ et un contre-champ sur chaque personne . Je commence par chercher quel est le plan le plus intéressant que la scène me suggère , je le tourne , et ensuite je réfléchis à un ou deux plans supplémentaires qui risquent d'être nécessaire et qui fonctionneront bien avec celui-là .

 

 

 

 

 

 

Je n'ai pas de stratégie à long terme , j'avance plan par plan . et je me couvre assez peu . J'évite de tourner des plans si je ne suis pas certain qu'ils seront dans le montage final . D'abord parce que c'est une perte de temps , et que le temps est une denrée rare sur un tournage . Ensuite parce que , que vous le vouliez ou non , vous vous attachez émotionnellement à chaque image que vous filmez . Et quand vous avez trop tourné et que vous vous retrouvez avec un premier montage dont il faut enlever une heure , c'est un véritable déchirement . Alors mieux vaut être plus économe sur le plateau et souffrir moins en salle de montage .

Décider à la dernière minute ne signifie pas qu'il faille faire n'importe quoi . Au contraire , il faut même avoir beaucoup de rigueur pour pouvoir se permettre d'improviser certaines choses . En premier lieu , il faut choisir une équipe dont on est sûr qu'elle a la même vision du projet que vous , et qu'elle comprendra le sens de tout ce que vous allez essayer . Ensuite , il faut avoir, une vraie méthodologie de travail . Moi , je commence par placer les acteurs dans le décor pour trouver le bon rapport entre les personnages et l'espace qui les entoure . C'est ainsi que je trouve le coeur de la scène , que je détermine de quel point de vue elle sera filmée , si c'est quelque chose d'extérieur et d'objectif . Une fois que j'ai trouvé ça , j'envoie les acteurs se faire habiller et maquiller , et pendant ce temps , je prépare le cadre et la lumière avec mon directeur de la photo .

J'ai un faible pour les optiques très larges comme le 21 mm et donc on commence presque systématiquement par ça , puis si ça ne fonctionne pas , on essaie des focales de plus en plus longues jusqu'à ce qu'on arrive à quelque chose qui marche . Cependant je dépasse rarement le 50 mm . Et je n'utilise les très longues focales que pour ponctuer brièvement certaines scènes , de la même façon que l'on mettrait une virgule au milieu d'une phrase . J'accorde une très grande importance au choix des acteurs , mais je ne leur fais jamais passer d'audition , car la question n'est pas là . Je ne cherche pas à savoir si un acteur sait jouer , mais s'il correspond au rôle que je veux lui donner . Et la réponse à cela n'a rien à voir avec le jeu . Par exemple on dit souvent que je travaille avec Johnny Depp , parce qu'il me ressemble . Mais la véritable raison pour laquelle je l'ai choisi dans EDWARD AUX MAINS D'ARGENT , c'est qu'à l'époque , il était , comme EDWARD , prisonnier d'une image dont il souffrait . Il était la vedette d' une série pour ados , l'étiquette beau gosse lui collait à la peau , alors qu'il avait envie d'autre chose . Et donc il était parfait pour le rôle . C'était pareil quand j'ai pensé à Martin Landau pour ED WOOD . Je me suis dit : voilà quelqu'un qui a travaillé avec Hitchcock au début de sa carrière , et qui s'est retrouvé dans des séries télé miteuses vingt ans plus tard ... Lui , il comprendra ce qu'à pu être la carrière de Bela Lugosi . Il la comprendra de façon humaine , sans sur dramatiser le personnage . Idem pour Michael Keaton et BATMAN . Michael est un acteur qui m'a toujours fasciné par son espèce de double personnalité , mi-plaisantin , mi-psychotique . Et pour être BATMAN , il faut être un peu schizo . En plus , il n'a pas la carrure d'un Schwarzenegger , et donc il y avait une vraie logique dans le fait qu'il ait besoin d'endosser une armure pour se battre . Mais je crois que c'est apparu évident une fois le film fini . Du moins , je l'espère ....


Critique parue dans STUDIO MAGAZINE .

 

 

 

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Publié dans LA 7ème PORTE

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C
M. BURTON maître du film gothique . Merci pour ces deux articles très complets
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